Accueil Investisseurs Startups Industriels Portefeuille Actualités DAEN — Réseau européen Nous contacter
Actualités

Michel Béhar (Défense Angels) : « Dans la verticale défense, les cycles peuvent être plus courts »

Premier réseau de business angels exclusivement consacré aux technologies de défense et de sécurité, Défense Angels est passé en quatre ans dans le top10 français du secteur, avec plus de 140 investisseurs actifs. Michel Béhar, son vice-président, décrypte une logique d’investissement à part.

Décideurs. Comment définiriez-vous le rôle d’un business angel dans l’écosystème de la défense ? En quoi est-il différent de son équivalent dans un secteur d’investissement plus « classique » ?

Michel Béhar. Il faut bien garder à l’esprit que notre configuration est quelque peu différente de celle de la BITD. Notre terrain, c’est les nouvelles technologies, et donc les technologies de défense.

Dans la verticale défense, les cycles peuvent être plus courts. L’avantage avec les armées, c’est que lorsqu’un ordre est donné, il est généralement exécuté, ce qui n’est pas toujours le cas dans le civil. Dès qu’une preuve de concept suscite l’intérêt des armées, elles peuvent commander immédiatement des prototypes pour des tests tactiques et opérationnels. S’ils sont positifs, l’accélération est très rapide et les besoins de financement pour la mise à l’échelle deviennent immédiatement beaucoup plus importants. La levée suivante, série A puis B, arrive vite : c’est souvent une opportunité de sortie pour le business angel, ou une occasion d’aller plus loin dans l’investissement.

Comment repérer, en tant que business angel, une technologie duale présentant un intérêt stratégique pour la défense ?

Tout repose sur l’écosystème que nous avons construit. Côté industriel, nous avons comme partenaires les grands groupements (Gican, Gicat, Gifas), ainsi que l’ensemble de l’écosystème institutionnel de la défense : le ministère des Armées, l’Agence de l’innovation de défense (AID), la Direction générale de l’armement…

Dès qu’une technologie susceptible d’avoir un cas d’usage dans la défense est détectée, nous interrogeons ces partenaires pour valider notre intuition. Il arrive que l’AID ou la DGA nous disent que la technologie est intéressante mais inapplicable dans les armées. Dans ce cas, il faut passer à autre chose. Parfois, c’est l’inverse et ils vont suivre le dossier avec nous.

Notre écosystème comprend aussi les grands centres de recherche (CNRS, CEA) ainsi que des pôles de compétitivité (Aerospace Valley, Nuclear Valley…), des accélérateurs et des incubateurs, qui nous font remonter des dossiers de start-up ayant un cas d’usage défense.

Et puis il y a les start-up qui viennent directement à nous, parfois sans qu’elles aient elles-mêmes identifié d’application militaire ou qui s’interrogent sur leur potentiel militaire. C’est là que nos experts interviennent : nous leur demandons si elles ont pensé à tel ou tel cas d’usage et elles découvrent un nouveau marché.

« Dès qu’une technologie susceptible d’avoir un cas d’usage dans la défense est détectée, nous interrogeons [nos] partenaires pour valider notre intuition »

Concrètement, comment se déroule la sélection des dossiers ? Y a-t-il une contrainte particulière à investir dans la défense ?

Il n’y a pas de prérequis d’expertise pour investir. Les experts du réseau sont là pour conseiller, même si la décision finale reste individuelle, comme toujours pour un business angel. La sélection en amont n’en est pas moins extrêmement rigoureuse. Nous recevons près de 350 dossiers de start-up. Notre comité de sélection, composé de personnes expérimentées dans le domaine, en retient entre 60 et 70.

Elles présentent ensuite un pitch devant le réseau, à raison de cinq à six start-up par mois. Environ la moitié font l’objet d’une instruction suite à une manifestation d’intérêt des investisseurs. Finalement, nous investissons dans dix à quinze d’entre elles. L’entonnoir est donc aussi rigoureux que dans un fonds de venture classique, avec, en plus, tous les filtres que j’ai mentionnés : AID, DGA, etc., qui ont eux aussi regardé le dossier. Les business angels prennent donc relativement peu de risques sur l’appréciation de l’intérêt défense de la technologie.

À ce stade, il n’y a pas vraiment de contrainte d’investissement en tant que telle, car ces technologies sont en amont, ouvertes, a priori duales, avec des applications civiles. Nous n’en sommes pas encore dans une PME de la BITD dont les produits, déjà utilisés par les armées, pourraient avoir un caractère confidentiel ou secret entraînant des restrictions sur les investisseurs.

Quel est le profil de vos investisseurs ?

Le profil est très varié, et c’est important de le souligner. Nous avons des business angels classiques qui n’ont jamais eu de contact direct avec le monde militaire, mais qui s’intéressent à la défense avec un esprit citoyen, et qui trouvent un moyen de s’impliquer par un domaine qu’elles connaissent : l’investissement en start-up.

Beaucoup sont d’anciens militaires et officiers de réserve, qui voient là un moyen de continuer à s’investir. Ils sont particulièrement précieux, car ils ont une expertise et des contacts avec les officiers en charge de l’innovation dans toutes les branches des armées, essentiels pour accompagner les fondateurs dans leur développement commercial. Nous avons aussi des cadres de grands groupes (Safran, Thales, Naval Group, MBDA, KNDS) qui s’y intéressent à la fois par connaissance du secteur et parce que c’est pour eux un observatoire des technologies émergentes qui n’apparaissent pas forcément sur le radar de leur entreprise. 

Le réseau a été créé fin 2021, quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Nous ne sommes donc pas soupçonnables d’opportunisme. Il est en revanche vrai que notre développement s’est accéléré depuis. L’opinion est davantage sensibilisée à la réalité de la menace et beaucoup de nos membres s’impliquent pour des raisons familiales.

« La réalité de la commande publique est largement en dessous des annonces »

De votre position, comment articulez-vous investissement privé et commande publique ? Lequel de ces deux aspects est le plus déterminant ?

Il faut les deux, et aucun ne peut compenser l’absence de l’autre. L’investissement privé reste l’ossature : ce sont les fonds propres de ces entreprises, qu’elles soient start-up ou déjà dans la BITD. En complément, la commande publique reste indispensable. Cela ne sert à rien d’investir dans une start-up si la commande publique ne suit pas.

C’est précisément la plus grande problématique en France aujourd’hui : au-delà des discours politiques, au-delà des budgets annoncés, la réalité de la commande publique est largement en dessous de ces annonces. Toute notre difficulté, c’est de pousser la DGA et l’ensemble des organismes susceptibles de passer commande à le faire, et rapidement. Le temps long de l’administration n’est ni le temps des start-up ni celui des PME.

Certaines des technologies que vous financez sont destinées à s’intégrer dans des systèmes plus larges. Comment s’opère le rapprochement avec les grands groupes industriels ?

Nous nous sommes aperçus que les grands groupes et les start-up ne savaient pas travailler ensemble. Les start-up craignaient de se faire « voler » leur technologie, et les grands groupes avaient l’impression qu’ils auraient dû trouver eux-mêmes ces innovations avec leurs propres centres de R&D.

C’est pour cela que nous avons créé Défense Partners, filiale de notre réseau consacrée à la veille technologique, à l’open innovation, et surtout à la mise en relation de start-up et de grands groupes. Les évolutions depuis quelques mois sont assez encourageantes.

Ce phénomène s’observe dans l’industrie pharmaceutique. Avec le quantique et l’intelligence artificielle, des start-up trouvent de nouvelles molécules plus vite que les grands laboratoires. La même chose est en train de se produire dans le secteur de la défense : des start-up développent des drones de manière bien plus innovante que Thales, qui a mis dix ans à développer un drone longue portée. Des PME comme Turgis Gaillard ont développé un drone opérationnel en quelques mois, avec une équipe de deux ou trois personnes.

Aujourd’hui, 85 à 90 % des dépenses de R&D en France restent concentrées dans les grands groupes. Le potentiel d’investissement porté par les business angels reste donc minime en comparaison. Si les grands groupes investissaient à nos côtés, nous pourrions aller bien plus vite dans beaucoup plus de start-up. Tout un nouveau monde est en train de naître sous nos yeux.

Propos recueillis par Sasha Alliel